BANQUE ET MONNAIE, PARTIE II
dimanche 22 juillet 2012, par

Pardon à ceux qui n’apprendront rien dans cette partie II. Elle est néanmoins indispensable, car je le répète, même pas dix personnes sur mille comprennent que un pour cent par mois n’équivaut pas à douze pour cent par an.
Nous avons vu que la monnaie est une belle invention, elle est à l’économie ce que le sang est à nos organismes. Le crédit est l’une des fonctions vitales de toute économie : pas de commerce sans crédit, pas d’échanges, donc pas de prospérité, sans commerce.
Pas de crédit à grande échelle sans intérêts, et pas d’intérêts sans intérêts composés. La seule question qui importe est l’usage qu’on fait de ces instruments. Si cet usage est honnête, la monnaie et le crédit remplissent leur fonction, bénéfique à la société tout entière. S’il est malhonnête, rien ne va plus et le désordre social arrive obligatoirement, avec son cortège de malheurs et de misères, la pire de toutes les misères étant ces terribles révolutions qui ne changent jamais rien en bien, qui frappent toujours les mêmes et qui recommencent toujours les mêmes erreurs car elles n’apprennent jamais rien à personne, même pas à ceux qui les ont provoquées.
L’intérêt sur emprunt est légitime. Il ne faut pas confondre l’intérêt avec la détention de l’argent. La détention de l’argent peut être sujette à caution, mais le prêt à intérêts est une tout autre question. La monnaie stable et acceptée est le sang de la société, donc tout prêt de monnaie appelle un loyer de cette monnaie, exactement comme la location d’un immeuble d’habitation : en construisant un immeuble en vue de le louer, l’investisseur se prive de l’habiter lui-même pour, en échange, recevoir un loyer qui sera pour lui un revenu de son investissement. Il va de soi que ce loyer doit être raisonnable, c’est-à-dire en rapport avec l’investissement réalisé : cela peut être calculé au plus près. De même, un prêt de monnaie est inconcevable sans une contrepartie en loyer calculé équitablement, car de même qu’un immeuble d’habitation se dégrade et nécessite un entretien, de même la monnaie, même stable, s’érode au fil du temps, selon un processus exponentiel, à coefficient généralement faible, mais à coup sûr négatif. Imaginons qu’on laisse habiter par des locataires un immeuble sans recevoir de loyer pendant cinquante ans. Au terme de ce délai, l’investisseur sera au terme de sa vie et aura été privé toute sa vie de l’argent investi dans l’immeuble. Pire, si les locataires n’ont pas entretenu, l’investisseur n’aura plus rien à transmettre à ses enfants, car les réparations nécessaires dépasseront la valeur vénale de l’immeuble. De même, si un prêteur prête cinquante ans sans jamais recevoir d’intérêts, au terme de ces cinquante ans, l’érosion monétaire aura rongé à 75 ou 80 pour cent son capital initial, donc ce capital sera détruit. Il y aura eu pour le prêteur privation sèche irréversible de l’argent prêté. Si cet argent avait été honnêtement gagné, une telle perte est inadmissible, car plus personne ne voudra jamais plus travailler au-delà de ce qui suffit à sa simple survie personnelle ; alors, adieu les solidarités, les assurances mutuelles, les avances pour financer des inventions nouvelles ou investissements nouveaux ! si nous avions adopté cette attitude dès les origines, on en serait encore à l’âge de pierre !
I,e caractéristique du prêt d’argent est le terme : tout prêt se comporte comme une location assortie d’un terme. Le terme est une date précise à laquelle l’emprunt doit être remboursé. Lorsque le remboursement a lieu en plusieurs échéances, on parle de période du remboursement ; c’est la durée entre deux échéances consécutives. S’il y a plus de deux échéances, généralement la période est constante, mais ce n’est pas obligatoire. La durée entre deux échéances peut fort bien être aléatoire.
Un usage plusieurs fois millénaire du crédit a dégagé des lois naturelles qui sont tout à fait parallèles aux lois biologiques. La pierre angulaire de ces lois est la composition des intérêts. On peut les résumer en trois principes de base, dont tous les calculs mathématiques, du plus élémentaire au plus sophistiqué hors de portée du grand public, vont découler :
Principe 1 : tout intérêt s’entend obligatoirement à terme échu, même s’il est payé d’avance. L’intérêt se définit en loyer sur une durée de base invariable convenue à l’avance, cela indépendamment de la durée des périodes entre deux échéances.
Principe 2 : toute somme d’argent utilisée pour payer des intérêts devient, à l’instant même où elle est payée, du capital entre les mains du prêteur. Donc étant devenue du capital, elle est de ce fait immédiatement éligible à être reprêtée.
Principe 3 : dans un prêt à échéances périodiques, chaque échéance purge obligatoirement l’intérêt, durant cette période, du capital restant dû au début de la période, et ce, que cet intérêt soit payé ou pas. .
On remarquera que le principe 3 ne dit rien du capital amorti (ce qui signifie : remboursé) à chaque échéance. Par conséquent, ce principe 3 laisse ouverte la possibilité, à chaque échéance, de ne rembourser que des intérêts, ou de rembourser des intérêts et une partie seulement du capital. Un prêt est dit ’’amortissable’’ si à chaque échéance, on rembourse et du capital et des intérêts, il est dit ’’in fine’’ si à chaque échéance sauf la dernière, on ne rembourse que des intérêts. Un prêt est dit ’’obligataire’’ s’il consiste en une reconnaissance de dette pour un certain capital mais avec les intérêts payés d’avance au prêteur, de sorte que la reconnaissance de dette au terme convenu porte uniquement sur le capital nominal prêté.
Le principe 1 permet de comprendre la notion de taux d’intérêt : c’est la fraction du capital prêté due en intérêts à terme échu dans la durée de base convenue. Généralement, le taux d’intérêts se définit en pourcentage annuel.
Par exemple, un taux de cinq pour cent l’an signifie que si de l’argent est emprunté pendant un an, le loyer dû au bout d’un an sera de cinq pour cent du capital emprunté, donc égal à ce capital multiplié par 5/100. On écrira que ce taux est égal à 5% par an , ou encore, que c’est un taux annuel de 0,05.
Je surprendrai certains de mes lecteurs, et j’en révolterai sans doute d’autres, en les informant ici que ces principes clairs étaient enseignés jusqu’en 1960 dans toutes les classes primaires de France, au Cours Moyen seconde année. L’instituteur nous donnait de petits problèmes simples à résoudre, nous avait appris ce qu’est un taux d’escompte pour les commerçants ; donc à onze ans, nous savions ce qu’est une traite ; mine de rien, il nous initiait à l’intérêt composé (sur deux ans seulement), et je me souviens avec une réelle émotion que pour nous montrer les applications concrètes de ces principes, il nous avait sorti son propre livret de caisse d’épargne, avec mention des taux d’intérêts, pour la maison qu’il se faisait construire dans le lotissement municipal. Cela nous parlait d’autant plus qu’il y avait pas mal de fils de maçons parmi nous ! c’est pour dire si ces principes clairs comme de l’eau de roche entraient bien dans nos têtes et nous paraissaient tout naturels !
Les emprunteurs d’aujourd’hui qui lisent, sur leurs contrats de prêt, les textes en caractères microscopiques, généralement placés en bas de page (ce qui, pour beaucoup, nécessitera une bonne loupe), voient souvent des chiffres cabalistiques qui constellent des phrases sibyllines évoquant des intérêts mensuels, voire journaliers (ces derniers, surtout dans les contrats de ’’crédits renouvelables’’, alias ’’crédits revolving’’, ---ces maudits crédits souvent qualifiés, par leurs victimes, de ’’crédits revolver’’----). Les rédacteurs de ces contrats s’ingénient à les rendre hermétiques en y introduisant des notions non définies comme le ’’TAEG’’, alias ’’taux actuariel effectif global’’, ouf ! le lecteur n’en retient que l’existence d’autres taux que ceux qu’il croyait comprendre. Bien entendu, en cas de litige, nos magistrats ne se réfèreront qu’à ce fameux TAEG, une notion que forcément ’ils ne comprennent pas, puisque nous verrons plus loin qu’elle est à géométrie variable. Notre lecteur patient, armé de sa loupe, pourra souvent découvrir d’autres notions étranges, comme celle de ’’taux nominal’’. Que mes lecteurs ne s’y trompent pas, ces prétendues subtilités ne doivent pas lui cacher l’essentiel. En fin de mon dernier exposé, je leur promets un petit topo sur ces notions exotiques, qui les leur démystifieront une fois pour toutes.
Si je n’ai pas encore lassé la patience de mes lecteurs, je précise que ces savantes obscurités n’existaient pas du temps de mes instituteurs, et ont pour effet de rendre indétectables, par le plus grand nombre, les imperfections des contrats, imperfections presque toujours au détriment de l’emprunteur. Vu ce qu’est devenu l’enseignement primaire, les principes de base ci-dessus énoncés ne sont plus assimilés en profondeur que par une faible minorité privilégiée. Or ces bases sont la clé de la compréhension de tout ce que d’aucuns appellent aujourd’hui ’’la finance’’, et qui ne voient d’autre issue que la détruire parce qu’elle leur est intellectuellement inaccessible et qu’ils ressentent cette inaccessibilité comme un moyen de se faire détrousser par des agioteurs sans scrupules.
Nous allons étudier de près des exemples simples, ce qui nous fera accomplir 99% du chemin vers une saine et féconde compréhension des mécanismes financiers.
Exemple 1 : si le prêteur vous prête 10 000 euros à 10% annuels d’intérêts, au bout d’un an pile, vous lui devrez 10000 euros +10% de 10 000 euros, soit 10 000 euros+1000 euros=11 000 euros. ’’Débile !’’, me direz-vous : mais non, ne m’engueulez pas, patience !
Exemple 2 : si le prêteur vous prête 10 000 euros sur deux ans à 10% annuels d’intérêts, sans remboursement intermédiaire, au bout de deux ans, que lui devrez-vous ?
Réponse : 12100 euros, et non pas 12000 euros. Explication : l’intérêt de 10% est annuel. Donc d’après le principe 3, au bout de un an, vous devez 11 000 euros d’après l’exemple 1, mais l’intérêt de 1000 euros sur cette première année doit être purgé, et comme vous ne le payez pas, il se rajoute en capital à votre dette. Donc votre dette au bout de un an est devenue une dette en capital, de montant 11 000 euros. Au bout de la seconde année, vous remboursez votre dette. Il faut donc rajouter à 11 000 euros l’intérêt qu’elle a produit sur une année au taux annuel de 10%, donc il faut rajouter 10% de 11 000 euros, soit 1100 euros. En tout, vous vous libérez de votre dette en payant au prêteur, au terme de la seconde année, 11000+1100=12100 euros.
Cet exemple 2 fait comprendre le mécanisme de l’intérêt composé. Une fois cela compris, tout va couler de source, vous verrez !
Ci-dessous, je vais poser des questions et faire répondre plusieurs lecteurs fictifs, appelons-les ’’Lecteur1’’, ’’Lecteur2’’, etc.
Exemple 3 : le prêteur vous prête 10 000 euros sur un an au taux annuel de 10%. Vous décidez de tout lui rembourser au bout de six mois. Combien lui devrez-vous au soir du sixième mois ?
Lecteur1 : ’’facile ! puisque je lui dois 1000 euros d’intérêts au bout de un an, au bout de six mois, je lui dois la moitié, donc 500 euros en intérêts. J’y ajoute le capital dû, donc je me libère de ma dette en payent 10500 euros’’.
Ma réponse (en me plaçant dans la peau du prêteur supposé honnête) :
’’Cher Lecteur1, vous avez tout faux. La réponse correcte est qu’au bout de six mois, vous devez en tout la somme de 10488,09 euros et non pas 10500 euros. (En fait, 10488,088482.... euros. Mais la loi permet aux banques d’arrondir, pour chaque client, les sommes en jeu au centime près d’euro le plus proche, pas plus. Que l’erreur de 11,91 euros vous paraisse faible n’est pas un argument recevable, elle est énorme par rapport à la tolérance de la loi (elle est onze mille neuf cent dix fois plus grande que cette tolérance !) , et s’il est un domaine où un centime est un centime, c’est bien celui de la finance. Imaginez en effet que la banque gagne ces 11,91 euros sur chacun de 1000000 de ses clients, cela lui ferait un pourboire de 11 910 000 millions d’euros, donc pas question de plaisanter, je ne tiens pas à me retrouver devant un juge (supposé honnête) ! reprenez vos 11,91 euros et nous serons quittes’’.
Exemple 4 : le prêteur vous prête 10 000 euros sur un an au taux annuel de 10%. Vous décidez de le payer en deux fois, une première échéance au bout de six mois et la seconde, de même montant, au bout d’un an. Qu’allez-vous payer à chaque échéance ?
Lecteur1 : ’’facile ! sur un an, je dois 11 000 euros, donc je paie 5500 euros au bout de six mois et 5500 euros au bout de un an et j’ai remboursé’’.
Lecteur2 : ’’facile ! j’ai fait mes calculs ; je paye 5350 euros au bout de six mois et 5350 euros au boit d’un an, et j’aurai tout remboursé, capital plus intérêts ’’.
Mes réponses (toujours en me plaçant ans la peau d’un prêteur honnête) :
’’Cher Lecteur1 , vous avez tout faux et si vous ne faites pas l’effort de comprendre pourquoi, je vous déconseille fortement de souscrire des emprunts auprès de maisons d’usure douteuses durant votre vie, car vous faites partie pour ces gens-là des mines d’or légales. En effet, votre plan de remboursement vous fait payer au prêteur 268,45 euros de trop. Si vous persistez dans votre plan, vous lui aurez payé un intérêt annuel de 13,6% et non pas de 10%. ’’
’’Quant à vous, cher Lecteur2, vous êtes un petit filou, mais sachez que dans la banque, ils ont suffisamment de spécialistes pour détecter votre erreur. En effet, si vous appliquez ce plan, vous resterez devoir à votre prêteur la somme de 37,95 euros euros, et croyez-moi, il ne vous en fera pas cadeau ! si la banque devait perdre 37,95 euros sur chacun de 1 million de clients, elle perdrait en tout 37950000 euros, quel pdg accepterait cela ? ’’
Chers véritables lecteurs, si je ne vous ai pas ennuyés, dans le prochain épisode, je vous expliquerai comment on établit le calcul correct dans chacun des exemples ci-dessus. Une fois bien assimilées ces démonstrations, vous serez armés pour passer à la suite, i.e., la détection des petites et grosses arnaques de certains prêteurs (c’est là que vous aurez la surprise promise), et vous pourrez discuter d’égal à égal quand vous emprunterez, car vous saurez lire les contrats entre les lignes.
Si je vous ai ennuyés, dites-le franchement et on arrête là ce petit voyage au coeur de la finance.
